Dix-huit
Par André Chapleau
Cinq

Le cinquième trou est tellement facile que j'ai envie tout simplement de vous parler d'autre chose. Pourquoi pas? Cette normale 3 est la plus courte du parcours et hormis la très originale trappe de gazon à droite du vert (attention lorsqu'elle n'a pas été coupée depuis longtemps!) et la trappe de sable en arrière du vert, il y a très peu d'obstacles qui vous empêchent d'inscrire la normale sur ce trou, voire même – pourquoi pas? – un oiselet.

Avez-vous remarqué d'ailleurs l'aménagement paysager qui mène au tertre de départ? Dans ces plate-bandes, on retrouve une panoplie de plantes grasses, de graminées, de végétaux qui, selon la saison, produisent des fleurs magnifiques. Si vous poussez votre sac avec un chariot – ou encore si vous le portez à l'épaule, vous prenez probablement le sentier qui sépare le vert du quatrième trou du tertre du cinquième, traversant ainsi tout l'aménagement comme Moïse les eaux de la mer morte.

La seule chose dont il faut se soucier, avant de frapper la balle, c'est le vent. Ça peut être embêtant parce que, ainsi protégé par la couronne d'arbres qui abritent le tertre telle une cathédrale de verdure, vous ne pouvez juger facilement ni de la force, ni de la direction du vent. Combien de fois j'ai pu m'élancer – faisant fi de la brise que je croyais minime – pour découvrir, une fois la balle dans les airs, que l'ire d'Éole emportait celle-ci avec une vigueur insoupçonnée. Aussi faut-il se méfier.

Je suis rassuré, quand j'arrive à ce trou, parce que je me dis que je ne peux pas mal faire à cette normale 3 qui est somme toute la plus facile du parcours. Ai-je même besoin de faire un effort? Certainement, je n'ai pas à gaspiller mon meilleur élan de la journée pour un trou qui n'est même pas un défi significatif, qui ne vaut guère mieux qu'un coup de fer approximatif qui se retrouvera, presque automatiquement, sur le vert comme il se doit.

Lorsque je prends place sur le tertre, calcule la distance qui me sépare du fanion et m'interroge sur le bâton à choisir, je ne peux faire autrement que m'extasier de la présence de cette fosse de gazon qui attire mon regard comme un bouton sur le nez du caissier d'un dépanneur. Était-ce jadis le lieu d'un bunker que les années ont vidé de son sable, laissant pousser entre ses grains une herbe opiniâtre? Ou alors s'agit-il peut-être d'un choix délibéré : est-on venu y chercher peu à peu tout son sable pour remplir d'autres fosses qui en manquaient, la vidant tant et si bien qu'il ne resta plus qu'à laisser l'herbe l'envahir complètement? Ou encore : serait-il possible que cette fosse n'aie même jamais accueilli de sable, qu'elle fut destinée dès la conception du parcours à une étrange singularité, inspirée peut-être de quelque links irlandais, se voulant un trait distinctif qui permettrait de reconnaître ce trou parmi tous les autres? Eh bien si c'est le cas, c'est réussi!

Je me plais à penser, lorsque je me décide finalement à sortir un fer 7 de mon sac et me place à droite du tertre – le plus loin possible des arbres qui laissent pendre sur la gauche des branches chargées de feuilles capables de capturer quelque balle haute – qu'il existe dans l'univers un équilibre, un ordre des choses qui créé une balance, qui enlève du poids à gauche pour en mettre à droite, des montagnes d'un côté, une rivière de l'autre, une sorte de cohésion qui nous donne un sens de la direction, qui nous fait s'écrier « je suis ici! », qui tantôt met du sable dans nos souliers, tantôt de l'herbe jusqu'aux chevilles.

Cet équilibre, alors que je frappe la balle, me fait soudainement cruellement défaut. Ou plutôt : pour se réaliser à une échelle cosmique, il m'oblige à perdre le mien, à brusquer mon élan, ce qui occasionne un coup poussé à droite du vert, droit dans la fosse de gazon. En me dirigeant vers cette jungle miniature, je constate que ma balle s'est enfoncée (par chance, j'en aperçois un bout) dans une herbe longue de laquelle je n'ai d'autre choix que de m'élancer de toutes mes forces avec un cocheur de sable. Quelle ironie, me direz-vous, de prendre un bâton pour le sable dans un lieu qui en est si étonnamment dépourvu! Mais il n'en reste pas moins que ma balle saute mollement hors de ce dense foisonnement végétal pour tout juste rouler sur le vert. L'espoir de réaliser la normale me quitte aussitôt que je vois la balle sautiller sur une imperfection du vert – probablement un ancienne marque de balle – pour bifurquer à quelques centimètres du but.

En soupirant, je me console en me disant que ç'aurait pu être pire : l'univers, dans son souci d'équilibre, aurait pu me faire payer plus cher encore ma chance sur les trous précédents. J'aurais pu frapper un arbre, me retrouver dans la fosse de sable en arrière du vert, j'aurais pu voir ma balle partir dans la direction opposée de celle où je l'envoyais... Ne riez pas! Au golf, tout peut arriver. Je sais : je l'ai déjà vu.

Même si ça ne passe pas toujours comme on voudrait...