Dix-huit
Par André Chapleau
Balle

Du tertre de départ, on ne peut pas dire que l'allée du deuxième trou soit intimidante. Au contraire, l'allée est invitante. Plus large qu'ailleurs, elle semble nous encourager : « Frappe aussi fort que tu peux, tu ne peux pas me rater ».

Or, c'est justement ce qui m'angoisse le plus dans ce coup de départ. La cible est trop vaste, elle est si large que je n'arrive pas à me décider du coup à jouer. Avec une allée plus étroite, je ne me pose pas trop de questions : je me concentre sur une cible bien précise et le type de coup à jouer m'apparaît clairement. Mais dans ce cas-ci, je suis hésitant. J'ai toujours cette tendance à être nonchalant, à me dire que puisque l'allée est large, je n'ai pas à m'appliquer vraiment pour ce coup.

Bon. C'est à moi de jouer. Deux de mes partenaires ont envoyé facilement leur balle en plein centre. C'est facile, me dis-je. Je me le répète comme un mantra. Facile. Entre le moment où j'empoigne mon bois numéro 1 et celui où je place ma balle sur un té, je revois en pensée toutes les fois où malgré la largeur de l'allée ma balle s'est mise à tourner, comme prise de folie, presque à 90º pour finir dans le boisé de droite. À une de ces occasions, on m'a même affligé du surnom de « Capitaine Crochet » lorsque la trajectoire de ma balle a défié toutes les lois de la physique newtonienne pour revenir quasiment dans ma direction avant de se faufiler entre des arbres tout étonnés de voir une balle arriver jusqu'à leur tronc : « Elle vient d'où celle-là? ».

Comme un chien qui secoue ses puces, je décide de me débarrasser de toutes ces pensées négatives qui viennent brouiller mes idées : « Ne pense à rien... Tu sais quoi faire. »

Je m'installe derrière ma balle, visualise la trajectoire, me place et m'élance aussitôt. Ni trop haute, ni trop basse, la balle décrit une ligne droite tranchant l'allée en deux parties égales. Superbe! Je garde la pose un instant, puis me penche et ramasse mon té. Et voilà. Aussi simple que ça.

En marchant vers ma balle, je rigole avec un de mes partenaires de jeu : « si ça pouvait toujours être comme ça... ». Mais je sais que c'est la nature du golf que de nous faire connaître le meilleur comme le pire. Si on ne ratait jamais de coups, on n'apprécierait jamais nos bons coups à leur juste valeur.

De ma position dans l'allée, il me reste un fer court pour me placer pour le troisième coup. J'empoigne un fer huit et envoie la balle dans les airs sur environ 130 verges du côté gauche de l'allée. Et de deux! Le coup d'approche au vert est assez simple : autour de 120 verges au fanion. Avec la même approche de réfléchir le moins possible, je m’exécute avant de laisser au doute le temps de s'installer. L'élan est bon mais le contact laisse à désirer : la balle s'arrête sur le tablier, à une quinzaine de verges du vert.

En traversant au petit pont du ruisseau, je réfléchis à mes options : un coup lobé avec un cocheur de sable pour aller jusqu'au trou dans les airs ou alors un coup d'approche roulé avec un fer 7 que je dois faire atterrir sur la frise. Hum! La deuxième option semble la moins risquée, mais n'est pas celle que j'exécute le mieux d'habitude. Qu'à cela ne tienne! Si je ne pratique pas ce coup, je ne le maîtriserai jamais.

Mon fer 7 en main, je prends la même position que pour un coup roulé. Je m'installe pour un coup de pratique... Un autre pour être sûr... et balance les épaules de manière rythmée. Voilà! L'espace d'une seconde, j'ai l'impression que la balle se dirige droit vers le trou. En ralentissant, cependant, elle suit la courbe du vert et s'arrête à quelques centimètres de la coupe. Mission accomplie : j'ai réussi la normale!

J'aimerais croire que c'est un début prometteur, mais je me méfie des jugements hâtifs en matière de golf. Ce qui commence parfois comme une partie exemplaire finit souvent de façon désastreuse. Inversement, un début difficile n'empêche pas à d'autres moments une remontée qui permet de jouer finalement une très bonne partie. Il ne suffit pas de bien commencer, il faut savoir bien finir. L'important, en fait, me dis-je en me dirigeant vers le trou suivant, c'est de rester dans le moment présent. Respire. Regarde autour de toi. Ah! Un pic mineur! Ou alors un pic chevelu... J'ai du mal à voir la différence.

Je pousse mon chariot d'une main, essuie une goutte de sueur sur mon front de l'autre et regarde le ciel sans nuage où monte un soleil de plus en plus chaud. Ouf! J'ai bien fait de mettre de la crème solaire. J'aurais dû me prendre une deuxième bouteille d'eau, me dis-je en approchant le tertre du troisième trou.

André Chapleau

Même si ça ne passe pas toujours comme on voudrait...